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L'ancienne imprimerie (1/6) — Ce qu'on ne peut pas prendre tout seul 🔌

L'ancienne imprimerie (1/6) — Ce qu'on ne peut pas prendre tout seul 🔌

Série de fiction. Les personnages et l'ancienne imprimerie sont inventés. Le Vaucluse, lui, est bien réel — et les situations aussi.

Il est huit heures moins le quart, et Karim Belhadj a déjà sa phrase en tête. Il l'a préparée en roulant, quelque part entre Vedène et le centre-ville, en même temps qu'il cherchait où se garer. « Je vous remercie d'avoir pensé à moi, mais ce n'est pas pour moi. » C'est court, c'est poli, ça n'oblige à rien expliquer. Il la dira en sortant, sur le trottoir, et il repartira sur son chantier de Sorgues où on l'attend à neuf heures.

Il n'a pas encore vu le bâtiment qu'il a déjà décidé de dire non.

« Faites le tour, prenez votre temps »

L'ancienne imprimerie est là depuis plus longtemps que la plupart des gens qui passent devant. Volets métalliques tirés, une affiche de concert décollée aux trois quarts, un panneau « à vendre » dont le numéro de téléphone a perdu deux chiffres au soleil. En façade, sous la crasse, on devine encore des lettres peintes : un nom de famille, et le mot imprimerie. Personne dans le quartier ne sait plus très bien quand ça a fermé. On dit « avant », et ça suffit à tout le monde.

L'homme qui ouvre a une cinquantaine d'années, une sacoche en bandoulière et un trousseau de clés qui met un moment à trouver la bonne. Il pousse la porte, fait deux pas à l'intérieur et s'arrête, comme quelqu'un qui a déjà vu.

— Faites le tour, prenez votre temps. Je repasse dans une demi-heure.

Et il s'en va. Karim reste seul avec huit cents mètres carrés de silence.

Ce n'est pas ce qu'il imaginait. Il pensait trouver une ruine ; il trouve un bâtiment fatigué mais debout. Le plateau principal est immense, avec une verrière en shed qui laisse tomber une lumière grise et poudreuse sur le carrelage. Au fond, une mezzanine en bois. À gauche, trois pièces plus petites, un ancien bureau avec son lino orange, des sanitaires d'une autre époque. Cette odeur de papier humide et de métal froid qui ne part jamais vraiment de ces endroits-là.

Karim fait ce qu'il fait toujours : il cherche le tableau. Il le trouve dans un renfoncement, derrière une porte gonflée par l'humidité. Fusibles à cartouches, porcelaine, câblage textile par endroits. Il siffle entre ses dents. Ça, il sait. Il sait exactement combien de temps, exactement quel matériel, exactement dans quel ordre. Il chiffrerait le lot électrique de ce bâtiment en une heure et il ne se tromperait pas de beaucoup.

Le problème n'est pas là.

Ce qu'il sait faire, et ce qu'il faudrait faire

Trois jours plus tôt, une certaine madame Combe l'avait appelé. Elle parlait « pour les propriétaires » et n'en a pas dit davantage. Elle ne demandait pas un devis d'électricité. Elle demandait si Karim pouvait reprendre le bâtiment. C'est le mot qu'elle a employé : reprendre.

En faisant le tour, il comprend ce que ça veut dire. La toiture a bougé, deux sheds prennent l'eau, il faudra un couvreur. Les descentes sont mortes, la plomberie est à refaire depuis la rue jusqu'aux sanitaires. Le plancher de la mezzanine ne tiendra pas une nouvelle vie sans qu'un charpentier passe dessous. Les menuiseries extérieures sont bonnes pour la benne. Et quand tout cela sera fait, il faudra que quelqu'un vide, décape, lave et rende l'endroit présentable — sur un chantier pareil, la remise en état n'est pas le détail qu'on règle le dernier jour, c'est trois semaines de travail pour des gens dont c'est le métier.

Six lots. Il en fait un.

Karim est à son compte depuis quatorze mois. Avant, il était salarié dans une grosse entreprise du BTP, et il y était bon. Il y a une chose qu'il n'a comprise qu'en partant : là-bas, il ne s'est jamais demandé une seule fois si le plaquiste arriverait avant ou après lui. Quelqu'un, quelque part, s'en occupait. Il appelait ça la hiérarchie, la paperasse, les gens qui ne mettent jamais les pieds sur un chantier. Il a mis un an à admettre que c'était un métier.

Ce qu'il découvre ce matin-là, dans le froid de l'ancienne imprimerie, c'est que son autonomie a un plafond, et que ce plafond n'est pas celui de sa compétence. Il est excellent sur son lot. Il le sera toujours. Ça ne l'aidera pas à prendre ce chantier, parce que ce qu'on lui demande n'est pas de savoir faire : c'est de répondre du reste.

Six noms dans un téléphone

Il ne dit pas non tout de suite, d'ailleurs. C'est ça qui va lui rester. Assis sur une palette au milieu du plateau, il sort son téléphone et il appelle Serge Pinelli, plombier-chauffagiste à Monteux, soixante ans, avec qui il a fait trois salles de bain et jamais un mot plus haut que l'autre. Serge écoute, pose deux questions techniques, dit que c'est jouable. Puis il y a un silence, et Serge demande :

— Et on facture comment, ton truc ?

Karim n'a pas la réponse. Il appelle quand même Dylan Ferreira, plaquiste à Carpentras, qui décroche entre deux découpes. Dylan est partant. Dylan ajoute, dans la foulée :

— Par contre je ne signe rien où il n'y a que ton nom sur le devis.

Ce n'est pas de la méfiance, et Karim le sait très bien, parce qu'à la place de Dylan il dirait pareil. S'il prend l'affaire à son nom, il encaisse tout et il reverse : son chiffre d'affaires triple sans qu'il ait gagné un euro de plus, et il devient responsable du travail de cinq personnes qu'il ne dirige pas. Si chacun facture de son côté, le client se retrouve avec six devis, six interlocuteurs, six calendriers — et madame Combe raccrochera avant le quatrième, parce que ce qu'elle cherche, elle, c'est quelqu'un à qui parler.

Il fait défiler ses contacts. Christelle Vidal, remise en état et nettoyage de fin de chantier, du côté de Sorgues : il l'appelle deux fois par mois, elle est irréprochable, et elle lui a déjà sauvé deux réceptions de chantier. Joël Barbier, menuisier à L'Isle-sur-la-Sorgue. Le couvreur avec qui il a travaillé en juin. Il a le bâtiment entier dans son téléphone. Il a les six lots. Il les connaît, il les estime, il répondrait de chacun d'eux les yeux fermés.

Et il n'a aucun moyen d'en faire une offre.

C'est cette sensation-là qu'il emportera. Pas l'échec : l'absurdité. Tout est là, et ça ne tient pas ensemble.

La feuille

Alors il fait une chose dont il ne saura pas très bien, plus tard, pourquoi il l'a faite. Il sort le carnet qu'il garde dans la poche latérale de son sac d'outils et il écrit. Six lignes. Le lot, le nom, le téléphone. Une estimation grossière en face de chacune, au feutre, avec des points d'interrogation là où il ne sait pas. En bas, il note l'ordre dans lequel il faudrait que ça se passe, parce qu'un chiffrage à moitié fait, ça le démange.

Quand l'homme revient avec son trousseau, Karim lui tend la page arrachée.

— Ce n'est pas un devis. C'est juste ce qu'il faudrait.

L'homme la lit. Il la lit vraiment, longtemps, debout dans l'entrée, sans rien dire. Puis il la plie en deux et la glisse dans sa sacoche.

— Je peux la garder ?

— Faites.

Et Karim dit sa phrase. Elle sort moins bien qu'il ne l'avait répétée en voiture.

Trois semaines plus tard

Sur la route de Sorgues, il y a ce moment désagréable où l'on repasse la conversation en cherchant ce qu'on aurait pu dire d'autre. Karim ne trouve rien. Il n'a pas refusé par prudence, ni par manque d'ambition. Il a refusé parce qu'entre ce qu'il sait faire et ce qu'on lui demandait, il y avait une marche qu'aucune compétence d'électricien ne permet de monter.

Trois semaines plus tard, Serge le rappelle. Il a répondu à une consultation pour un gîte du côté de Monteux, à quatre : lui, un maçon, un carreleur, et une entreprise de nettoyage pour la fin. Un seul devis est parti chez le client, avec le détail de qui fait quoi et pour quelle part, et le client a accepté l'ensemble d'un coup. Ensuite, chacun a sorti sa propre facture, à son propre nom, pour sa part à lui — personne n'a encaissé l'argent des autres, personne n'a vu son chiffre d'affaires gonfler du travail d'un confrère, et tout le monde a été réglé en même temps. Serge dit que ça s'appelle Moze Connect, que c'est sa nièce qui lui en a parlé, et qu'il lui a fallu vingt minutes pour admettre qu'il n'y avait pas de piège.

Karim écoute. Il ne répond pas tout de suite.

Il pense à une feuille de carnet, pliée en deux, dans la sacoche d'un homme dont il n'a jamais su le nom.

On dit souvent qu'un indépendant refuse une affaire quand elle est trop grosse pour lui. C'est rarement vrai. La plupart du temps, elle n'est pas trop grosse : elle est trop large. Et la question n'est pas de savoir si vous sauriez la faire — ça, vous le savez déjà.

Cet épisode ouvre la saison ; les suivants paraissent chaque vendredi sur la page de la série. Pour sortir un instant de la fiction, les six façons de travailler à plusieurs quand on est indépendant passent en revue les cadres possibles, et la co-traitance et le groupement détaillent celui qui aurait permis à Karim de répondre autrement que par une feuille de carnet.

La dernière fois que vous avez dit non : est-ce que c'était vraiment un non ?