
Karine a passé quatre ans en portage salarial. Formatrice en hygiène et sécurité alimentaire, elle intervient surtout chez des entreprises de nettoyage et des structures d'aide à domicile. Chaque fin de mois, elle transmettait son compte rendu d'activité à sa société de portage, qui facturait, encaissait, prélevait ses frais de gestion et lui éditait un bulletin de paie. Puis un jour, en comparant ce que son client payait et ce qui arrivait sur son compte, elle s'est posé la question. Elle est loin d'être la seule.
Quitter le portage salarial pour la micro-entreprise, c'est renoncer au statut de salarié d'une société de portage — qui contracte avec vos clients, facture à votre place et vous verse un salaire — pour devenir vous-même l'entreprise qui vend, facture et encaisse. Vous récupérez l'intégralité de ce que vos clients paient, moins vos cotisations et vos impôts. Vous perdez en échange le bulletin de paie, l'assurance chômage et l'administratif pris en charge. Ce n'est pas un ajustement de forme : c'est un changement de nature juridique.
Pourquoi quitte-t-on le portage salarial pour la micro-entreprise ?
Trois raisons reviennent presque toujours. L'écart entre le montant facturé au client et le net perçu, qui devient difficile à justifier une fois l'activité installée. La relation client ensuite : en portage, le contrat commercial lie la société de portage au client, pas vous. Et la simplicité enfin, le régime micro-social réduisant la gestion à une déclaration de chiffre d'affaires.
Le portage a été conçu comme un sas : tester une activité sans créer de structure, en gardant un statut de salarié. Il coûte pourtant autant la cinquième année que la première, alors que le besoin d'accompagnement a fondu.
Ce que vous perdez vraiment en quittant le portage
Vous perdez trois choses distinctes, et la troisième est celle que personne n'anticipe. Un contrat de travail et ses droits sociaux. Une mutualisation de moyens. Et une personne : le gestionnaire qui s'occupait de votre facturation.
Côté protection sociale, la liste est concrète. Fin des cotisations à l'assurance chômage, donc fin de l'acquisition de nouveaux droits à l'ARE. Passage au régime des travailleurs indépendants, avec des indemnités journalières soumises à conditions : douze mois d'affiliation continue, un revenu annuel moyen suffisant sur les trois dernières années, des cotisations à jour, et trois jours de carence. Fin de la retraite complémentaire des cadres, de la mutuelle d'entreprise, de la prévoyance collective et souvent de la responsabilité civile professionnelle groupée. Fin, enfin, du plancher de rémunération conventionnel indexé sur le plafond mensuel de la Sécurité sociale — 4 005 € en 2026 — qui protège ceux qui ont du mal à tenir leurs tarifs.
Côté organisation, vous récupérez l'émission des factures, leur numérotation, le suivi des encaissements, les relances, la déclaration de chiffre d'affaires et la surveillance des seuils. Rien de difficile séparément ; ajouté à votre métier, cela finit par occuper des soirées.
Ce que vous gagnez en passant en micro-entreprise
Vous gagnez la totalité de ce que vos clients paient, diminuée de vos cotisations et de votre impôt. Vous gagnez un lien contractuel direct : votre nom sur le devis, votre nom sur la facture, une négociation sans intermédiaire. Vous gagnez enfin une liberté d'organisation que le portage ne permet pas.
Ce dernier point est sous-estimé. En portage, vous ne pouvez pas vous associer à un autre indépendant pour répondre à une mission plus grosse que vous : c'est la société de portage qui contracte, et pour une prestation individuelle. En micro-entreprise, rien ne l'empêche — voir la co-traitance et le groupement entre indépendants, ou plus largement les six façons de travailler à plusieurs en freelance.
Vous gagnez aussi un cadre fiscal lisible. Pour 2026, 2027 et 2028, le régime micro s'applique jusqu'à 83 600 € de chiffre d'affaires annuel pour les prestations de services et les professions libérales, et 203 100 € pour la vente de marchandises et l'hébergement.
Passer du portage salarial à la micro-entreprise : quelles démarches ?
Les démarches sont simples, mais leur ordre compte énormément. La création de la micro-entreprise prend quelques minutes en ligne ; c'est la sortie du portage qui demande de l'attention, parce que le mode de rupture choisi détermine vos droits au chômage pendant les mois où votre activité démarre.
Première étape : relisez votre contrat de travail et votre convention d'adhésion — préavis, durée d'engagement restante, clauses relatives à vos clients. Sur ce point, la loi joue en votre faveur : l'article L1254-2 du Code du travail impose au salarié porté de rechercher lui-même ses clients et de négocier lui-même le prix de ses missions. Votre clientèle est la vôtre, et vous partez avec.
Deuxième étape : choisissez le mode de rupture. Une démission simple n'ouvre pas droit à l'ARE ; la rupture conventionnelle, possible sur un CDI de portage, y ouvre droit. Il existe aussi la démission-reconversion pour création d'entreprise, qui suppose au moins 1 300 jours travaillés sur les cinq dernières années et un projet validé par une commission paritaire avant la démission — donc avant, jamais après. Côté préavis, la convention collective du 22 mars 2017 n'en fixe pas pour la démission, mais l'usage retient trois mois pour les cadres ; sans mission en cours, la rupture peut intervenir sans préavis.
Troisième étape : créez votre micro-entreprise sur le guichet unique de l'INPI, puis rebâtissez ce que le portage vous fournissait — responsabilité civile professionnelle, compte bancaire dédié, complémentaire santé, et une prévoyance si votre activité repose sur votre présence physique, ce qui est le cas d'un artisan du bâtiment bien plus que d'un consultant. Le numéro SIRET arrive sous quelques jours à quelques semaines, et vous ne pouvez pas facturer avant.
Quatrième étape : reprenez vos clients un par un. Le contrat commercial qui les liait à votre société de portage s'éteint ; remplacez-le par un devis ou un contrat à votre nom, par écrit, avant la première prestation. C'est là qu'on perd des clients par inattention, pas par manque de confiance.
Je quitte le portage, comment je facture mes clients ? 🧾
Vous émettez vous-même une facture numérotée, dans une série continue et sans trou, portant vos mentions obligatoires, et vous en conservez un exemplaire. Ce n'est pas compliqué, mais c'est nouveau : en portage, vous n'avez probablement jamais vu de près une facture à votre nom.
Les mentions minimales sont votre identité et votre adresse, votre numéro SIREN ou SIRET, l'identité du client, les dates d'émission et de réalisation, le numéro de facture, la description précise de la prestation avec quantités et prix unitaires, le montant total, la date d'échéance et les pénalités de retard. Si vous êtes en franchise en base de TVA, la mention « TVA non applicable, article 293 B du CGI » est obligatoire : son absence est l'erreur la plus fréquente chez les nouveaux inscrits.
Un point de calendrier à garder en tête : la facture ne restera pas longtemps un PDF envoyé par mail. La réforme impose une bascule vers le format électronique structuré, et les micro-entrepreneurs sont concernés par l'obligation d'émission à partir du 1er septembre 2027. Autant choisir dès votre sortie du portage un outil qui gère déjà le format Factur-X plutôt que de refaire le chemin dans deux ans.
Le gestionnaire que vous quittez ne se remplace pas par de la volonté, mais par un outil qui fait le même travail : émettre une facture conforme, suivre les encaissements, alerter avant un seuil de TVA, tenir le livre de comptes et préparer la déclaration Urssaf. C'est ce que Moze Connect couvre pour les indépendants qui arrivent du portage — et quand plusieurs répondent ensemble à une mission, chacun émet sa propre facture pour sa propre part, plutôt que de refacturer le travail d'un autre.
Faut-il quitter le portage ? Les critères de décision
La décision se tranche sur quatre critères : la stabilité de votre activité, votre niveau de chiffre d'affaires, votre besoin de droits au chômage et votre tolérance à l'administratif.
Si votre activité est encore irrégulière et que vous dépendez de vos droits au chômage pour passer les creux, restez en portage : ce que vous économiseriez en frais de gestion, vous le perdriez en droits non acquis. Si votre chiffre d'affaires est stable, prévisible et inférieur au plafond du régime micro, la micro-entreprise est presque toujours plus favorable. Si vous approchez des 83 600 €, ne passez pas en micro pour en sortir dans dix-huit mois : regardez directement l'entreprise individuelle au réel ou la société. Si vos clients sont des particuliers plutôt que des entreprises, le portage perd l'essentiel de sa pertinence : il a été pensé pour la prestation intellectuelle entre professionnels.
Et si votre activité relève des services à la personne, la question ne se pose pas du tout — pour une raison que beaucoup ignorent.
Services à la personne : le portage n'a jamais été une option
L'article L1254-5 du Code du travail interdit purement et simplement le portage salarial pour les prestations de services à la personne mentionnées à l'article L7231-1 : garde d'enfants, assistance aux personnes âgées, aux personnes handicapées et aux personnes vulnérables, entretien du domicile. Une société de portage qui conclut malgré tout un tel contrat s'expose à une amende.
Une aide à domicile, une intervenante en ménage ou un professionnel du home management n'a donc jamais eu le choix. Leur question n'est pas « faut-il sortir du portage » mais « comment s'organiser quand on est seul depuis le premier jour » : s'assurer, se faire remplacer pendant un arrêt, travailler avec d'autres sur un même client. D'où des réflexes de coopération entre pairs que les anciens portés, eux, découvrent en sortant.
Questions fréquentes
Puis-je garder mes clients en quittant le portage salarial ?
Oui, dans la très grande majorité des cas. L'article L1254-2 du Code du travail impose au salarié porté de rechercher lui-même ses clients et de négocier lui-même ses missions : la clientèle est donc la sienne. Vérifiez néanmoins les clauses de votre contrat et de votre convention d'adhésion, et concluez un nouveau devis ou contrat à votre nom avant la première prestation réalisée en direct.
Ai-je droit au chômage si je quitte le portage salarial ?
Une démission simple n'ouvre pas droit à l'ARE. Une rupture conventionnelle, possible sur un CDI de portage, y ouvre droit. Le dispositif de démission-reconversion pour création d'entreprise le permet également, à condition de justifier d'au moins 1 300 jours travaillés sur les cinq dernières années et d'avoir fait valider son projet par une commission paritaire avant de démissionner.
Combien de temps faut-il pour passer du portage à la micro-entreprise ?
La création sur le guichet unique de l'INPI prend quelques minutes, mais le numéro SIRET demande de quelques jours à quelques semaines, et vous ne pouvez pas facturer avant. Ajoutez le préavis de rupture, souvent trois mois par usage pour les cadres. Comptez environ un trimestre entre la décision et la première facture émise en direct.
Dois-je facturer la TVA en sortant du portage ?
Pas tant que vous restez sous les seuils de la franchise en base : 37 500 € de chiffre d'affaires pour les prestations de services, avec un seuil majoré de 41 250 €, et 85 000 € pour la vente, seuil majoré à 93 500 €. Dans ce cas, la mention « TVA non applicable, article 293 B du CGI » doit figurer sur chaque facture. Au-delà du seuil majoré, la TVA s'applique dès le premier jour du dépassement.
Peut-on cumuler portage salarial et micro-entreprise ?
Oui, et c'est une transition prudente : on garde une partie de son activité en portage pendant qu'on démarre en direct sur de nouveaux clients. Attention à ne pas facturer la même prestation au même client sous les deux statuts, et à vérifier l'absence de clause d'exclusivité dans votre contrat de portage.