
Série de fiction. Les personnages et l'ancienne imprimerie sont inventés. Le Vaucluse, lui, est bien réel — et les situations aussi.
« Vous comprenez, on ne veut qu'un seul interlocuteur. Vous. »
Anne Vasseur dit cela debout au milieu de ce qui sera un jour son salon, dans un mas du côté de Pernes-les-Fontaines, entre deux piles de tomettes anciennes et un escalier qui n'a pas encore de rampe. Son mari approuve d'un signe de tête. Ils ont acheté au printemps, ils quittent Lyon en juin, et ils ont passé l'été à recevoir des artisans, des bureaux d'études, des installateurs qui parlaient tous en même temps. Ils n'en peuvent plus.
Camille Roussel tient son nuancier ouvert contre le mur à la chaux, un éventail de beiges dont elle est seule à voir les différences. Architecte d'intérieur, quarante et un ans, à son compte depuis neuf ans, installée à L'Isle-sur-la-Sorgue. Elle a dessiné l'aménagement, choisi les matériaux, conçu la cuisine et la suite parentale. C'est pour cela qu'on l'a appelée. Mais la liste que lui tend Anne est plus longue : l'éclairage et la domotique, un petit site de réservation pour la dépendance qu'ils loueront l'été, les photographies pour l'annonce, « et tout ce à quoi on n'a pas encore pensé ».
La réponse de Camille est prête. Elle l'a déjà donnée une fois, il y a trois ans. « Je m'occupe de tout. »
Le oui de Gordes
Elle sait ce que ce oui lui avait coûté. C'était une bastide près de Gordes, des clients charmants, un budget confortable. Elle avait tout pris : la conception, mais aussi l'éclairagiste, le photographe et le paysagiste, qu'elle avait trouvés et payés elle-même. Elle avait tout facturé au client, encaissé l'argent des autres, puis l'avait reversé, en gardant pour elle les retards, les relances et des cotisations calculées sur un chiffre d'affaires qui n'était qu'à moitié le sien. Quand l'éclairagiste avait cessé de répondre pendant trois semaines, c'est elle que le client appelait, le soir, le dimanche. Elle avait tenu. La bastide était magnifique. Elle n'en avait gardé aucune envie de recommencer.
Et pourtant, dans le salon des Vasseur, elle sent le même oui lui monter aux lèvres. Parce qu'un refus a l'air d'un aveu : si elle dit qu'elle ne fait pas la domotique, Anne ira chercher quelqu'un qui « fait tout », et ce quelqu'un fera aussi la cuisine et la suite parentale. Parce que le client a raison de vouloir de la simplicité, après l'été qu'il a passé. Parce que, chez les indépendants, dire oui ressemble toujours à du courage.
« Je vous fais une proposition lundi », dit-elle. Ce n'est ni oui ni non. Ce sont trois jours de plus pour se convaincre de dire oui.
Une matinée sous la verrière
Le lendemain, vendredi, elle a promis à Élodie Tran de venir à « la matinale ». Élodie dessine ses plaquettes depuis deux ans et lui en parle depuis septembre : une ancienne imprimerie du centre-ville, rouverte à la fin de l'été par une femme qui y organise des ateliers la semaine et des réceptions le week-end. Une fois par mois, un formateur y anime deux heures sur le travail à plusieurs, pour des indépendants qui ne savent pas toujours qu'ils en ont besoin.
Camille arrive en retard. Les volets métalliques sont levés, deux mots peints à la main courent sur la façade, et à l'intérieur une lumière grise de novembre tombe de la verrière sur une longue table de bois. Ils sont une dizaine. Un homme d'une cinquantaine d'années, un gobelet à la main, punaise au mur une bande de papier kraft : c'est Bruno Castel. Hélène Garnier, la propriétaire, sert le café. Au bout de la table, un trentenaire au casque audio autour du cou, Hugo Mercier, développeur à Sorgues, venu parce qu'un client lui a demandé de « trouver un designer » et qu'il ne sait pas comment on s'y prend. Une jeune femme, boîtier photo en bandoulière, photographie la verrière pour Hélène entre deux prises de parole : Maya Kowalski. Dans l'entrée, un électricien règle un luminaire en écoutant à peine.
Bruno écrit une seule phrase en haut du kraft : « Je ne veux qu'un seul interlocuteur. »
— Vous l'avez tous entendue, dit-il. Alors, qu'est-ce que le client vous demande vraiment ?
Une voix, pas une personne
Les réponses viennent dans le désordre. Qu'on lui simplifie la vie. Qu'on soit responsable. Qu'on ne le laisse pas arbitrer entre des gens qui se renvoient la faute. Hugo dit, un peu gêné, que ses clients disent la même chose, et qu'il finit toujours par coder des choses qu'il n'aime pas faire parce qu'il n'ose pas répondre « ce n'est pas mon métier ».
Camille raconte Gordes. Elle ne l'avait jamais raconté à voix haute. L'éclairagiste injoignable, le chiffre d'affaires gonflé, les dimanches.
Bruno l'écoute jusqu'au bout. Puis il entoure deux mots au feutre : seul interlocuteur.
— Le client ne vous a pas demandé de tout faire. Il vous a demandé qu'il n'y ait qu'une seule voix. Ce n'est pas la même chose. Une voix, ça se porte. Le travail de quatre métiers, ça ne se porte pas seul.
Il raconte, sans donner de nom, l'histoire d'un électricien qui avait refusé un chantier parce qu'il ne savait faire qu'un lot sur six, et qui avait fini par le reprendre en ne faisant toujours que son lot, mais en portant la voix des cinq autres. Dans l'entrée, l'électricien a cessé de régler le luminaire. Il sourit sans se retourner.
Camille comprend alors ce qu'elle avait mal entendu chez les Vasseur. Elle croyait devoir choisir entre deux réponses : « je fais tout » ou « je ne fais que ma part ». Il y en avait une troisième. Je serai votre seule interlocutrice, et je viendrai avec une équipe dont chacun répond de ce qu'il fait.
Ce qu'on écrit le lundi
À la pause, elle va voir Hugo. La domotique, l'éclairage piloté, le petit site de réservation : c'est exactement son terrain, il l'a fait pour deux gîtes l'an dernier. Il dit oui tout de suite, très vite, presque trop. Elle remarque qu'il n'a demandé ni quand, ni pour qui, ni ce qu'il y aurait exactement à faire. Puis elle se tourne vers Maya, qui baisse son appareil : les photographies de l'annonce, la dépendance au printemps, une lumière comme celle-ci. Maya hésite une seconde, puis propose gentiment de « faire un geste ». Camille répond qu'on en reparlera, et se dit qu'un jour, quelqu'un devra lui apprendre à ne pas dire oui comme ça.
Le lundi, la proposition part. Ce n'est pas la liste de Gordes. C'est un devis commun, que Camille a monté sur Moze Connect comme Bruno l'avait montré au tableau. Elle y est cheffe de file : c'est elle qui émet le devis, qui parle aux Vasseur, qui tient le planning. Chaque part y a sa ligne et son nom. La conception et le suivi : Camille Roussel. L'éclairage piloté, la domotique et le site : Hugo Mercier. Les photographies : Maya Kowalski. Les Vasseur acceptent un seul ensemble, mais chacun des coéquipiers a un lien direct avec eux et aura sa propre facture pour sa propre part, établie sans qu'il ait rien à ressaisir. Quand les Vasseur paieront, chacun recevra ce qui lui revient au même moment, grâce au rapprochement automatique des paiements via un prestataire de paiement sécurisé. Camille ne refacturera le travail de personne. Son chiffre d'affaires sera le sien, et rien que le sien.
Anne Vasseur rappelle le mardi. Elle n'a qu'une question.
— Donc, si quelque chose ne va pas, c'est bien vous que j'appelle ?
— C'est bien moi, dit Camille.
Et pour la première fois depuis neuf ans, elle s'aperçoit que ce oui-là ne lui fait pas peur. Elle sait exactement à quoi elle dit oui : à une voix, pas à tout.
Ce que le oui engage
On dit souvent que les indépendants ne savent pas dire non. On dit moins qu'on ne leur apprend jamais à dire oui. On accepte en bloc, parce qu'on a peur que le client parte, parce que la simplicité qu'il réclame ressemble à une consigne, parce qu'on confond être responsable et tout faire soi-même. Ce oui-là a l'air généreux. Il promet au client ce qu'on ne pourra pas tenir seul, et il fait payer la différence à soi d'abord, puis à ceux qu'on a embarqués sans rien leur dire.
Le soir, en rangeant son nuancier, Camille repense à Hugo, à la vitesse de son oui, à toutes les questions qu'il n'a pas posées. Elle se promet de l'appeler la semaine prochaine pour en parler. Elle oubliera.
Ceux qui ont suivi la première saison auront reconnu l'électricien de l'entrée : son histoire commence dans Ce qu'on ne peut pas prendre tout seul, et l'imprimerie rouvre dans le dernier épisode de la première saison. Les épisodes de la saison 2 se retrouvent, chaque vendredi, sur la page de la saison 2.
Et vous, la dernière fois qu'un client vous a demandé de tout prendre, à quoi avez-vous dit oui, exactement ?