
Série de fiction. Les personnages et l'ancienne imprimerie sont inventés. Le Vaucluse, lui, est bien réel, et les situations aussi.
Il est sept heures et demie, le badge pend déjà au cou de Bruno Castel, et sa réponse est prête.
« Désolé Karim, le jeudi je suis chez le Groupe. Je ne pourrai pas. »
Il est assis dans sa voiture, sur le parking du centre de formation, au Pontet, moteur coupé, le gobelet de café calé contre le levier de vitesses. Il n'a pas encore appuyé sur envoyer. Il a cinquante-cinq ans, et il a appris depuis longtemps à ne jamais refuser quelque chose avant d'avoir bu son café.
Il y a presque un an, un électricien de Vedène a refusé de reprendre une ancienne imprimerie du centre-ville, faute de pouvoir répondre des cinq autres corps de métier. En partant, il a laissé une page de carnet à l'agent immobilier qui lui avait ouvert la porte. Six mois plus tard, cette page a convaincu une acheteuse. Depuis, une graphiste en a fait un dossier, et les six artisans de la liste attendent une réunion. Il leur manque une seule chose, et c'est pour cette chose que Karim a appelé Bruno la veille au soir.
Les deux tiers
Bruno a passé vingt ans dans le bâtiment, d'abord conducteur de travaux, puis formateur interne d'un groupe régional que tout le monde, dans le Vaucluse, appelle simplement « le Groupe ». Il y a douze ans, il est parti pour être libre. Le Groupe est devenu son premier client le mois suivant. Puis son plus gros. Aujourd'hui, il représente les deux tiers de son chiffre d'affaires.
Le mardi et le jeudi, Bruno est en salle 3. Il a un badge, une adresse mail au nom du Groupe, un casier, une place de parking avec son nom écrit au pochoir. Son planning, c'est la responsable de la formation qui le fixe, six mois à l'avance. Les jeunes conducteurs de travaux l'appellent « Monsieur Castel » la première semaine, puis « Bruno », puis « notre formateur ». Il leur apprend à préparer un chantier : l'ordre de passage des corps de métier, les réunions du lundi, ce qu'on écrit et à qui. Il commence toujours sa première séance par la même phrase : « Sur un chantier, le plus dur n'est pas de faire. C'est de répondre du reste. »
Il sait très bien ce que représente un client à deux tiers. Il le dit même en riant, aux repas de famille : « Le jour où le Groupe éternue, je m'enrhume. » Et il ajoute toujours, pour rassurer tout le monde et d'abord lui-même : « Mais depuis le temps, je fais partie des murs. »
Le stagiaire du dernier rang
Karim Belhadj, Bruno s'en souvient très bien. C'était il y a huit ans, une session de trois jours sur la préparation de chantier. Un électricien d'une trentaine d'années, au dernier rang, les bras croisés, qui avait levé la main le deuxième matin pour dire, poliment, que tout ça, c'était de la paperasse. Bruno avait répondu qu'il en reparlerait le jour où il aurait un chantier à faire tenir. Karim avait haussé les épaules.
Au téléphone, hier soir, Karim a commencé par : « Vous ne vous souvenez sûrement pas de moi. » Puis il a tout raconté. Le bâtiment, la page de carnet, l'agent immobilier, l'acheteuse qui a demandé « combien, et qui ». Les six lots ont chacun leur artisan. Karim a accepté d'être celui qui porte le devis et qui parle à la cliente. Mais il a compris quelque chose en un an : savoir faire son lot ne suffit pas pour en faire tenir six. Il faut quelqu'un qui pose le planning, anime les premières réunions de chantier, apprenne aux six à se parler. Quelqu'un dont c'est le métier.
— Vous aviez raison, avait dit Karim. Ce n'était pas de la paperasse.
Bruno a été touché. Puis il a regardé son agenda. La première réunion est un jeudi matin, et le jeudi, c'est le Groupe. Il ne s'est jamais absenté un jeudi en douze ans. Ce n'est pas une règle écrite. C'est simplement ce qu'on fait quand un seul client paie les deux tiers de votre vie.
Vingt minutes en salle de réunion
À huit heures, avant sa séance, la responsable de la formation lui demande de passer la voir. Sandrine Moulin est une femme précise et bienveillante, qui l'a toujours défendu en comité. Elle a préparé un café pour lui, ce qui n'est jamais bon signe.
Le Groupe a été racheté au printemps par un groupe national. À partir de septembre, la formation des conducteurs de travaux passera par l'école interne du nouvel actionnaire, à Lyon, avec ses propres formateurs. Sandrine a obtenu pour Bruno « quelques sessions de transition », peut-être une par mois jusqu'à l'été. Elle insiste sur le fait que ce n'est pas lui, qu'on ne remet pas en cause la qualité de son travail. Que c'est le poste. Elle dit tout cela avec beaucoup d'égards. La réunion dure vingt minutes. Les sessions du jeudi sont déplacées dès la semaine prochaine.
Bruno retourne s'asseoir dans sa voiture. Il fait le calcul de tête, plusieurs fois, comme si le résultat pouvait changer. Il a cinquante-cinq ans et il vient de perdre les deux tiers de son activité en vingt minutes, sans préavis, sans indemnité, sans rien que l'on puisse contester. Parce qu'il n'était pas salarié.
C'est là qu'il voit le badge, posé sur le siège passager. La place de parking à son nom. L'adresse mail au nom du Groupe, le planning fixé par les ressources humaines, les deux jours qui ne bougeaient jamais. Il a déjà entendu parler des signes du salariat déguisé, il en a même ri avec Sandrine. Il comprend ce matin qu'il avait reconstruit, morceau par morceau, un emploi salarié auquel il manquait tout ce qui protège un salarié. Ces habitudes ne le protégeaient pas. Elles l'attachaient.
Il reprend son téléphone, efface son message, et en écrit un autre : « Finalement, jeudi, je suis libre. »
La première réunion de chantier
Le jeudi suivant, à huit heures, ils sont onze dans l'ancienne imprimerie, debout autour d'un tréteau, dans le froid de février qui ne quitte jamais ces bâtiments. Karim. Serge Pinelli, le plombier de Monteux. Dylan Ferreira, le plaquiste. Joël Barbier, le menuisier. Gilles, le couvreur, que tout le monde appelle par son prénom. Nadia Ferrand et Christelle Vidal, qui feront le vidage et la remise en état. Vincent Aubry, avec son trousseau. Élodie Tran, venue photographier l'intérieur pour le dossier. Bruno. Et la cliente.
Elle s'appelle Hélène Garnier. Quarante-quatre ans, longtemps responsable d'un centre de formation à Lyon, revenue dans le Vaucluse pour faire quelque chose de ses mains. Ce qu'elle veut faire de l'ancienne imprimerie tient en une phrase : des ateliers et des formations la semaine, des réceptions le week-end, sous la verrière. Un lieu où l'on vient apprendre et où l'on vient fêter. C'est pour cela qu'elle voulait rencontrer ces gens avant d'acheter : un lieu comme celui-là, dit-elle, se construit avec ceux qui le construisent.
Bruno a apporté un rouleau de papier kraft. Il en punaise deux mètres au mur, trace une colonne par semaine, et demande à chacun, l'un après l'autre, quand il peut venir, ce dont il a besoin avant lui, et ce qu'il laissera derrière. Au bout d'une heure, le mur ressemble à quelque chose. Karim, lui, ressort la pochette plastique de Vincent et la pose sur le tréteau. En bas de la page, au feutre, d'une écriture d'avril : l'ordre dans lequel les choses devraient se faire.
Bruno compare. C'est presque exactement le même.
— Vous aviez déjà fait le plus dur, dit-il à Karim. Vous aviez écrit l'ordre.
— Je croyais que c'était de la paperasse.
— C'est ce que vous m'aviez dit il y a huit ans.
Il y a un rire, autour du tréteau, qui réchauffe la pièce plus que le café.
Une ligne parmi d'autres
Le devis part dix jours plus tard. Karim l'a monté sur Moze Connect, comme il avait appris à le faire pour ses chantiers à deux ou trois. Il est le pilote : c'est lui qui crée le devis et qui parle à Hélène. Chaque lot y a sa ligne, avec le nom de celui qui le fera. Et une septième ligne, que personne n'avait prévue en avril : « Coordination du chantier et animation des réunions : Bruno Castel ». Chacun valide sa part. Hélène valide un seul récapitulatif. Quand elle paiera, chacun recevra directement ce qui lui revient, au même moment que les autres, et chacun aura sa propre facture, à son propre nom. Personne n'encaisse l'argent des autres. Karim ne répond que de son lot et de son rôle de pilote, et c'est déjà beaucoup.
Bruno regarde longtemps sa ligne. En douze ans, il n'avait jamais figuré sur le devis de quelqu'un d'autre. Il avait toujours été le formateur d'un seul client, sous un seul badge. Il comprend ce soir-là quelque chose qu'il n'a jamais enseigné : on ne réduit pas sa dépendance en cherchant un autre gros client pour remplacer le premier. On la réduit en devenant une ligne parmi d'autres, dans les devis de plusieurs personnes.
Les lignes viennent ensuite, presque toutes seules. Hélène lui demande s'il animerait des ateliers dans le lieu, l'hiver prochain, pour des artisans qui veulent apprendre à travailler à plusieurs. Karim lui transmet deux confrères qui cherchent quelqu'un pour les aider à piloter leurs premiers chantiers en groupement, et il y gagne chaque fois sa part d'apporteur, écrite quelque part. Bruno ne retrouvera pas les deux tiers d'un coup. Il retrouvera des quarts, des cinquièmes, des sixièmes. Pour la première fois depuis douze ans, aucun d'entre eux ne pourra tout emporter en vingt minutes.
Huit heures moins le quart
Un matin d'avril, à huit heures moins le quart, un fourgon d'électricien se gare devant l'ancienne imprimerie. Le nez vers le bâtiment, cette fois.
Les volets métalliques sont levés. Un échafaudage court le long de la façade, et tout en haut, à côté d'un peintre en lettres de Cavaillon qu'elle a fini par trouver, Élodie retrace au pinceau les deux mots qu'elle a dessinés en novembre. Le M penche toujours légèrement à droite. Le panneau « à vendre » n'est plus là : Vincent l'a décroché lui-même le jour de la signature, et l'a rangé dans son coffre sans trop savoir pourquoi.
À l'intérieur, Bruno est déjà là, devant son mur de papier kraft, un gobelet à la main. Serge remonte de la cave. Nadia et Christelle ont laissé dans l'entrée un cahier d'écolier ouvert, avec l'ordre de passage pour le vidage de la mezzanine. Plus tard dans la matinée, Sofia Marchetti passera en voisine, lèvera les yeux vers la verrière et dira à Hélène, sans réfléchir, qu'il y a ici de la lumière qui vient d'en haut. Elle réservera sa première date pour l'été suivant.
Karim entre, pose son sac d'outils et, cette fois, l'ouvre. Il sort la pochette plastique de la poche latérale et punaise la page de carnet sur le mur, à côté du planning de Bruno. Six lignes au feutre. Il y a un an jour pour jour, il avait sa phrase toute prête en entrant ici. « Ce n'est pas pour moi. » Il avait raison : ce n'était pas pour lui seul.
Un bâtiment comme celui-là ne reste pas fermé par manque d'argent. Il reste fermé parce que six personnes ont dit non, chacune de son côté, pour de très bonnes raisons. Il rouvre le jour où ces six refus se mettent à circuler. Un chantier trop large, une date qu'on ne pouvait pas prendre, trois semaines d'absence, une page de carnet, une collaboration enfin écrite, un client qui s'en va. Aucun d'entre eux n'a eu besoin de devenir quelqu'un d'autre. Il leur a seulement fallu cesser de croire qu'ils devaient tout porter seuls.
Cette saison s'achève là où elle a commencé, avec Ce qu'on ne peut pas prendre tout seul, et les six épisodes restent réunis sur la page de la série. Hors de la fiction, notre article du mercredi détaille les bons réflexes pour rester vraiment indépendant quand un seul client finit par ressembler à un employeur.
Si votre plus gros client s'en allait demain, que vous resterait-il ? Et sur combien de devis, autres que les vôtres, votre nom apparaît-il aujourd'hui ?