
Série de fiction. Les personnages et l'ancienne imprimerie sont inventés. Le Vaucluse, lui, est bien réel, et les situations aussi.
Le message tient en deux phrases, et Élodie Tran le relit depuis vingt minutes.
« On n'a jamais eu besoin de papier entre nous. On ne va pas commencer maintenant. »
Il est presque minuit. Elle est assise en tailleur sur le canapé de son deux-pièces d'Avignon, l'ordinateur sur les genoux, une maquette de menu encore ouverte dans un coin de l'écran. Au-dessus, dans la conversation qui réunit les quatre membres de ce qu'ils appellent entre eux « la bande », il y a le message de Rachida, arrivé à vingt-deux heures : « Il faut qu'on écrive les choses. » Six mots, pas d'émoji, pas de point d'exclamation. Venant de Rachida, c'est presque un cri.
Au printemps, une organisatrice de mariages a confié à Rachida Amrani, traiteur à Monteux, une cliente qu'elle ne pouvait pas prendre, plutôt que de lui envoyer une liste de noms. Quelques mois plus tard, dans le centre-ville, un agent immobilier a fait d'une page de carnet laissée par un électricien le dossier d'un bâtiment fermé depuis des années. Élodie ne sait pas encore que ces deux histoires vont croiser la sienne. Pour l'instant, elle a un message à envoyer, et ce message dit non.
« Rien d'officiel, mais ça marche »
Ils sont quatre. Rachida en cuisine. Baptiste Roux, de Pernes-les-Fontaines, qui loue et installe le mobilier, les arches et les guirlandes, et qui répare la veille tout ce qui grince. Anaïs Pellegrin, photographe à Cavaillon. Et Élodie, vingt-neuf ans, pour tout ce qui s'imprime : faire-part, menus, plans de table, panneaux d'accueil. Depuis deux ans, ils ont fait ensemble une trentaine d'événements, des mariages surtout, quelques anniversaires qui comptent, des séminaires l'hiver.
Ça fonctionne d'une façon que personne n'a jamais décidée. Le client appelle Rachida. Rachida fait le devis de l'ensemble, envoie la facture de l'ensemble, encaisse l'ensemble. Les trois autres lui envoient chacun une facture pour leur part, et elle les règle quand elle a été payée. Personne ne prospecte, personne ne négocie, personne ne parle d'argent aux clients. Élodie adore ça. Elle a horreur de chiffrer, horreur de relancer, horreur de ces conversations où l'on doit justifier pourquoi un menu en letterpress coûte plus cher qu'un menu imprimé au bureau.
Elle aime aussi, sans se l'avouer, que son nom n'apparaisse nulle part. Les clients disent « le traiteur s'occupe de tout ». Ça lui va. Les menus ne se signent pas.
Le séminaire de novembre
Ce qui a tout déclenché ne doit rien à personne. Un séminaire de fin d'année, quatre-vingts personnes dans un domaine viticole du côté de Châteauneuf-du-Pape. Le matin même, le camion de Baptiste a lâché sur la départementale, embrayage mort. Le temps qu'il trouve un utilitaire de location, les tables sont arrivées avec deux heures de retard, et l'apéritif s'est fait debout, dans une salle à moitié installée. La responsable de l'entreprise a été polie. Puis elle a déduit une partie de la facture.
Comme la facture était au nom de Rachida, c'est Rachida qui a perdu l'argent. Et c'est là que la bande a découvert qu'elle ne savait pas répondre à une question pourtant simple : qui doit le porter ? Baptiste a dit que c'était son camion, pas sa faute. Anaïs a dit qu'elle n'y était pour rien, et c'était vrai. Les menus d'Élodie étaient parfaits. Rachida a réglé tout le monde en entier, sans rien dire, et elle a gardé la perte pour elle.
Deux jours plus tard, son comptable lui a montré autre chose. Les trois quarts de son chiffre d'affaires étaient l'argent des autres, qu'elle ne faisait qu'encaisser pour le reverser. À ce rythme, elle allait dépasser le plafond de la micro-entreprise avec des sommes qui ne lui avaient jamais appartenu. Sans le savoir, elle sous-traitait trois personnes : elle répondait seule devant chaque client de tout ce que les autres faisaient, et elle payait des cotisations sur leur travail.
D'où les six mots.
Pourquoi Élodie ne veut rien signer
Élodie a passé trois ans dans une agence de communication à Lyon. Des contrats-cadres, des bons de commande, des briefs de onze pages, des réunions pour préparer les réunions. Elle en est partie parce que plus rien n'y passait de la main à la main, et que tout ce qui comptait se perdait entre deux validations. Ce qu'elle a trouvé avec la bande, c'est exactement l'inverse : un coup de fil, un « je te fais ça pour samedi », et c'est fait.
Écrire, pour elle, c'est admettre que ça pourrait mal tourner. C'est faire entrer l'agence dans la cuisine de Rachida. Et il y a autre chose, qu'elle n'a dit à personne : sur un papier, chacun aurait sa ligne et son prix, et la sienne serait la plus courte. Les faire-part et les menus, à côté d'un repas pour cent personnes et d'une salle entière à meubler. Tant que rien n'est écrit, elle fait partie d'un tout. Écrite, elle ne serait plus qu'un détail.
Elle n'envoie pas le message ce soir-là. Elle se dit qu'elle l'enverra samedi, après sa course du matin. Samedi, elle a autre chose à faire.
Des lettres sous la crasse
C'est Sofia Marchetti, l'organisatrice de mariages, qui a donné son nom à l'agent immobilier. Elle le tenait de Rachida, qui le tenait de deux ans de menus. Vincent Aubry cherchait quelqu'un pour mettre en forme le dossier d'un bâtiment qu'il espère vendre depuis six ans : des plans, des photos, et surtout les six lots du chantier avec, en face de chacun, l'artisan qui le ferait. La cliente intéressée a posé une seule autre question : est-ce qu'on pourrait sauver les lettres de la façade ?
Alors, ce samedi de novembre, Élodie est sur le trottoir devant l'ancienne imprimerie, l'appareil photo levé. Au-dessus des volets métalliques, sous des années de crasse et de pollution, on devine deux mots peints à la main : IMPRIMERIE MAURIN. Une capitale à empattements, un peu irrégulière, tracée au pinceau par un peintre en lettres qui ne se servait d'aucun pochoir. Le M de MAURIN penche légèrement à droite. Il penche depuis soixante-dix ans. L'imprimerie a fermé, l'imprimeur est mort, sa petite-fille veut vendre, et le nom est toujours là, lisible par n'importe qui depuis le feu rouge.
Ce qui est écrit reste. Élodie le sait mieux que personne : c'est son métier. Elle n'y avait simplement jamais pensé pour elle-même.
Vincent ouvre la porte, lui fait faire le tour, puis sort de sa sacoche une pochette plastique. Dedans, une feuille arrachée à un carnet. Six lignes au feutre, six métiers, six noms, et des annotations au crayon de toutes les écritures. L'électricien qui l'a écrite a refusé le chantier en avril. Les cinq autres sont venus un par un, chacun a chiffré sa part, et chacun a écrit son nom à côté.
— C'est ça qu'il faudrait mettre au propre, dit Vincent. La cliente veut savoir qui fait quoi.
Élodie regarde la feuille longtemps. Sur cette page, personne n'est caché derrière personne. Le plombier ne parle pas pour le menuisier. Celle qui fait le ménage de fin de chantier, dont on oublie toujours le nom, a sa ligne comme les autres, et sa ligne n'est pas moins lisible parce qu'elle est plus courte. Chacun existe, parce que chacun est écrit.
Dans la bande, depuis deux ans, une seule personne existe pour les clients. Et ce n'est pas elle.
Ce qu'on écrit, et ce qu'on n'écrit pas
Le soir même, elle supprime son message. Elle en écrit un autre, plus long, qui commence par « Rachida a raison ».
Ils se retrouvent le lundi suivant dans la cuisine de Rachida, à Monteux, autour d'une tarte aux pommes que personne n'a vraiment envie de manger. Élodie s'attendait à une négociation. C'est une conversation. Ils n'écrivent pas un contrat de vingt pages, ils écrivent une page : qui fait quoi, qui parle au client, qui répond de quoi quand quelque chose se passe mal, et comment chacun apparaît devant le client. Baptiste demande ce qui se passera si son camion lâche encore. Rachida répond que ce sera sa ligne à lui, plus celle de tout le monde, et que c'est justement ce qui la soulage. Baptiste met un moment à comprendre que ça le soulage aussi.
Pour l'argent, Rachida propose de passer par Moze Connect, qu'elle utilise déjà pour les clientes que Sofia lui transmet. Elle reste la cheffe de file : c'est elle qui crée le devis, avec la part de chacun écrite dessus. Chacun valide sa ligne. Le client valide un seul récapitulatif, et chacun se retrouve avec sa propre facture, à son propre nom, pour sa propre part, payée directement sur son compte au même moment que les autres. Rachida n'encaisse plus que son travail. Elle ne répond plus que de sa cuisine.
— Et le client, il voit quoi ? demande Anaïs.
— Un devis, quatre noms, dit Rachida. Et moi au téléphone, comme avant.
Ce qu'ils n'écrivent pas, c'est la confiance. Elle n'en a pas besoin. Ce qu'ils écrivent, c'est tout ce qui n'avait jamais été dit parce que ça marchait, et qui les aurait séparés le jour où ça ne marcherait plus.
Un nom sur une ligne
Le premier devis de la nouvelle formule part début décembre. C'est celui d'Inès Bertrand, la cliente que Sofia avait confiée à Rachida au printemps, et qui se marie le 5 juin prochain, à la date de mariage de ses grands-parents. Rachida organise et cuisine, Baptiste meuble, Anaïs photographie, Élodie dessine. Inès reçoit un récapitulatif avec quatre noms, le valide le soir même, et paie l'acompte le lendemain. Sofia, qui l'avait transmise, reçoit sa part d'apporteuse au même moment, sans avoir eu à la réclamer.
Trois jours plus tard, Élodie reçoit un message d'un numéro qu'elle ne connaît pas.
« Bonjour, c'est Inès. J'ai vu votre nom sur le devis. C'est donc vous qui allez faire les faire-part ? Ma grand-mère voudrait savoir qui va dessiner les lettres. »
Élodie relit le message trois fois. En deux ans, c'est la première fois qu'un client lui demande son nom. Elle répond qu'elle passera à Avignon avec des essais de papier, et qu'elle serait heureuse de les montrer à la grand-mère en premier.
Le dossier de Vincent part le même mois. Douze pages, des photos de la verrière, les six lots présentés comme six visages, et en couverture les deux mots de la façade, redessinés lettre à lettre, le M toujours légèrement penché. En bas de la dernière page, en tout petit, Élodie a ajouté une ligne qu'elle n'ajoutait jamais : « Conception graphique : Élodie Tran ». Vincent l'appelle pour la remercier. Il ajoute que la cliente veut rencontrer tout le monde en janvier, et que l'électricien cherche quelqu'un capable de faire tenir six lots ensemble. Il parle d'un formateur qu'il a eu quand il était salarié, un certain Castel.
On croit souvent qu'écrire une collaboration, c'est cesser de se faire confiance. C'est presque toujours l'inverse. Ce qui n'est écrit nulle part n'existe que dans la mémoire de celui qui tient la caisse. Ce qui est écrit permet à chacun d'exister ailleurs que dans la tête des autres, et parfois, pour la première fois, dans celle d'un client.
L'épisode précédent, Partager son carnet d'adresses quand on est indépendant, racontait ce que Vincent avait fait de la page de carnet, et tous les épisodes paraissent chaque vendredi sur la page de la série. Hors de la fiction, notre série du jeudi explique quel montage choisir quand on facture à plusieurs, et pourquoi la bande faisait de la sous-traitance sans le savoir.
Avec qui travaillez-vous depuis des années sans que rien ne soit écrit ? Et si quelque chose tournait mal demain, sauriez-vous dire qui en répond ?