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Partager son carnet d'adresses quand on est indépendant

Agent immobilier cherchant une clé dans son trousseau devant la porte close d'un ancien bâtiment

Série de fiction. Les personnages et l'ancienne imprimerie sont inventés. Le Vaucluse, lui, est bien réel, et les situations aussi.

Il est huit heures moins le quart, et Vincent Aubry sait déjà que l'électricien va dire non.

Il l'a compris à la façon dont l'homme s'est garé : en marche arrière, le nez du fourgon tourné vers la rue, comme quelqu'un qui prévoit de repartir vite. Vingt ans de visites lui ont appris à lire ces choses-là. Celui-ci descend avec un gros sac d'outils qu'il n'ouvrira pas, et il a la politesse un peu raide des gens qui ont répété leur phrase en roulant.

Ceux qui suivent cette série reconnaîtront cette matinée d'avril : c'est celle où Karim Belhadj, électricien à Vedène, a refusé de reprendre l'ancienne imprimerie parce qu'il n'en savait faire qu'un lot sur six. Pour les autres, il suffit de savoir qu'il est reparti en laissant une page de son carnet à l'homme au trousseau qui lui avait ouvert la porte, et que cet homme l'a gardée.

Cet homme, c'est Vincent, quarante-neuf ans, agent immobilier indépendant. Et le non qui se prépare ne le contrarie pas autant qu'on pourrait le croire.

Laisser les gens seuls avec un bâtiment

Il pousse la porte, fait deux pas à l'intérieur, s'arrête. « Faites le tour, prenez votre temps. Je repasse dans une demi-heure. » Puis il traverse la rue, s'assoit au comptoir du café d'en face et commande un allongé. Il fait toujours comme ça : avec un agent dans le dos, les gens ne visitent pas les murs, ils visitent l'agent.

Celui-là, il le connaît par cœur. Le mandat est à son nom depuis six ans, et le panneau « à vendre » au-dessus des volets, c'est le sien : son numéro de téléphone, dont le soleil a mangé deux chiffres. Il ne l'a jamais remplacé. Certains jours, il se dit que c'est de la négligence ; d'autres, que ceux qui appellent malgré tout sont les seuls qui comptent.

Madame Combe, la petite-fille de l'imprimeur, parle pour ses deux frères. Elle s'est mis en tête qu'avant de vendre, il fallait trouver « quelqu'un pour reprendre » : un seul interlocuteur qui remettrait tout debout. Vincent pense que c'est une erreur, mais il ne l'a pas dit : dans son métier, il ne sert à rien d'avoir raison avant les gens.

Une page arrachée

Quand il revient, l'électricien l'attend dans l'entrée, une feuille à la main.

— Ce n'est pas un devis. C'est juste ce qu'il faudrait.

Vincent lit. Six lignes, six métiers, six noms, autant de numéros. Des montants au feutre suivis de points d'interrogation et, en bas, l'ordre dans lequel les choses devraient se faire. Il a vu passer des centaines d'estimations, jamais ça : un homme qui refuse une affaire et qui, en partant, vous laisse tout ce qui lui aurait permis de la prendre.

Car ce papier n'est pas une liste de fournisseurs. C'est un carnet d'adresses. Le seul capital d'un indépendant qui ne figure dans aucun bilan : des années de chantiers, de coups de main, de soirs où quelqu'un est venu alors que rien ne l'y obligeait. On le garde fermé comme un code de carte bancaire. Celui-ci vient de l'ouvrir sur une page arrachée, devant un inconnu dont il ne connaît même pas le nom.

— Je peux la garder ?

— Faites.

Puis l'électricien dit sa phrase, celle qu'il avait préparée. Vincent la connaissait avant de l'entendre.

Un fichier fermé est un fichier qui meurt

Vincent a commencé à vingt-neuf ans, dans une agence de Carpentras tenue par Henri Reynaud, un vieux monsieur qui tapait ses mandats à la machine. Le premier jour, Reynaud lui a montré le classeur des biens à vendre et lui a dit une phrase que Vincent répète encore à ceux qui débutent : « Un fichier qu'on garde fermé, c'est un fichier qui meurt. »

Dans l'immobilier, partager une affaire est aussi vieux que le métier. Une maison est confiée à une agence, l'acheteur est chez une autre : les deux se parlent, signent une délégation de mandat, écrivent noir sur blanc comment elles se répartissent les honoraires, et la vente se fait. Chacun est payé pour ce qu'il a apporté, et personne n'y a jamais rien vu de louche. Ce qui serait louche, ce serait de ne pas l'écrire. Vincent partage ainsi depuis quinze ans avec Grégoire Lantelme, un confrère de L'Isle-sur-la-Sorgue, et il ne compte plus les ventes qu'ils ont faites à deux.

Ce qui l'étonne, c'est que cela ne se fasse pas ailleurs. Il voit des artisans, des jardiniers, des entreprises de nettoyage refuser dix demandes par mois parce que « ce n'est pas leur métier », et ne les transmettre à personne. Ou alors en douce, sans que rien n'en reste. Comme si recommander un confrère était un service qu'on rend, et non une affaire qu'on apporte. Comme si avoir un carnet d'adresses voulait dire le posséder.

Ce qu'il a fait de la feuille

Vincent n'a pas rappelé l'électricien : un non se respecte, ce qui ne veut pas dire qu'on l'enterre. Il a appelé les autres.

Serge Pinelli est venu de Monteux un mardi matin et a suivi les canalisations jusqu'à la rue. Le couvreur est monté sur les sheds un jour sans mistral. Dylan Ferreira, le plaquiste de Carpentras, a d'abord demandé qui signerait le devis, puis il est venu quand même. Un soir de mai, Joël Barbier, le menuisier, est resté jusqu'à la nuit pour relever les cotes de la verrière ; Vincent avait levé un volet pour lui donner du jour, et une voiture est restée arrêtée au feu juste devant, bien après le vert, jusqu'à ce que quelqu'un klaxonne.

Christelle Vidal a décroché entre deux cages d'escalier. Elle remplaçait quelqu'un pour trois semaines, et vider huit cents mètres carrés n'était pas un travail pour elle seule. Elle lui a donné le numéro de celle qu'elle remplaçait : « Nadia Ferrand. Elle est arrêtée en ce moment, mais si rien ne presse, c'est elle qu'il vous faut. » Vincent a laissé un message : pas avant l'automne. Nadia l'a rappelé début septembre et elle est venue avec Christelle ; elles ont fait le tour du plateau en parlant d'ordre de passage comme d'autres parlent de stratégie.

Au fil des mois, la feuille s'est couverte. Les points d'interrogation ont cédé la place à des chiffres, puis à des annotations au crayon, des dates, les semaines où chacun serait libre. Vincent a fini par la glisser dans une pochette plastique, parce qu'elle se déchirait au pli. Six lignes, cinq lots chiffrés par ceux qui les feraient. Une seule restait telle que l'électricien l'avait écrite : la sienne.

« Combien, et qui ? »

Début octobre, Grégoire appelle. Il a une cliente qui ne cherche pas des murs, dit-il, mais un lieu. Ils font la visite à trois un jeudi en fin de journée, quand la lumière d'octobre tombe en biais par les sheds. La cliente regarde la verrière, la mezzanine, la profondeur du plateau. Puis elle pose la question que tous les visiteurs ont posée depuis six ans, et qui les a tous fait repartir.

— Combien pour la remettre debout ? Et qui ?

Pendant six ans, Vincent a répondu par des fourchettes et des « ça dépendra ». Ce soir-là, il sort la pochette de sa sacoche. La cliente lit longtemps, debout dans l'entrée, comme lui en avril. Ce n'est plus une ruine qu'on lui fait visiter, c'est un chantier dont chaque lot a un visage. Elle ne dit pas oui. Elle dit qu'elle aimerait rencontrer ces gens. Sur le trottoir, Grégoire glisse qu'il n'a jamais vu un acheteur demander à rencontrer des artisans avant de faire une offre.

Vincent sait ce que ce papier vient de lui apporter. Il sait aussi qui le lui a apporté.

Ce que l'électricien avait fait sans le savoir

Il appelle le lendemain, au numéro écrit sur la première ligne. Ils se retrouvent au café d'en face, celui d'avril. Karim a son sac d'outils aux pieds et de la poussière de plâtre sur l'épaule. Six mois plus tard, il apprend enfin le nom de l'homme au trousseau.

Vincent pose la pochette sur le comptoir. Karim découvre les chiffres des autres, les annotations au crayon, et se tait un moment. Puis il raconte, un peu gêné, ce qui a changé depuis le printemps : il ne dit plus « ce n'est pas mon métier » au téléphone. Quand un client lui parle d'une salle de bain, il passe la fiche à Serge ; ils se sont mis d'accord une fois pour toutes sur la part qui lui revient, c'est Serge qui facture le client, et la facture de commission de Karim se fait toute seule, réglée quand le client paie. Ça passe par Moze Connect.

— Au début, ça me gênait. Être payé pour avoir donné un nom. Ça faisait commercial.

Vincent rit, pour la première fois depuis qu'ils se connaissent.

— Vous faites de l'apport d'affaires. Je ne fais que ça depuis vingt ans. Celui qui apporte une affaire est rémunéré pour l'avoir apportée, et c'est écrit quelque part. C'est justement parce que c'est écrit que tout le monde reste honnête.

Puis, plus bas, en tapotant la pochette :

— Le jour où vous m'avez donné ça, vous en avez fait un aussi. Sans le savoir, et sans rien garder pour vous.

Il lui parle de la cliente, de sa question. « Et qui ? » Six lignes, et la première porte son nom.

— Je vous ai dit non, rappelle Karim.

— Vous m'avez dit non pour reprendre seul un bâtiment entier. Plus personne ne vous demande ça.

Karim ne répond pas. Il regarde par la vitre la façade d'en face, les volets métalliques, le panneau aux chiffres effacés. Puis il demande s'il peut garder la feuille, cette fois.

— Faites, dit Vincent.

Le panneau

En sortant, Vincent lève les yeux vers son panneau. Pendant six ans, il s'est dit qu'il faudrait le changer. Ce soir, il se dit que ce n'est plus la peine : l'affaire ne dépend plus d'un numéro à moitié effacé. Rien n'est signé, rien ne le sera peut-être. Mais les gens qu'il faut sont déjà venus, un par un, et commencent presque à se connaître.

Il a toujours cru que partager était son métier. Ce qu'il n'avait pas mesuré, c'est que le plus beau partage qu'on lui ait jamais fait venait d'un homme persuadé qu'il était en train de refuser.


Cet épisode reprend par l'autre bout le premier, Ce qu'on ne peut pas prendre tout seul, et tous les épisodes paraissent chaque vendredi sur la page de la série. Hors de la fiction, notre série du jeudi détaille l'apport d'affaires entre indépendants, le cadre que Karim a fini par adopter.

Dans votre carnet d'adresses, combien de noms n'ont jamais servi à personne d'autre que vous ? Et qu'est-ce que vous protégez, au juste, en le gardant fermé ?