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L'ancienne imprimerie (3/6) — Se croire irremplaçable quand on est indépendant 🧹

Série de fiction. Les personnages et l'ancienne imprimerie sont inventés. Le Vaucluse, lui, est bien réel — et les situations aussi.

Il est six heures dix, et la cage d'escalier du bâtiment B sent encore la nuit. Nadia Ferrand a garé son chariot sur le palier du deuxième : le seau à gauche, le bidon de produit pour le marbre du hall dans le panier, la frange humide pliée sur le bord. Son téléphone vibre dans la poche de sa blouse. Elle ne décroche pas. Elle sait qui c'est, et elle sait déjà ce qu'elle va répondre.

« Pas en mai. Peut-être à la Toussaint. »

C'est la secrétaire du chirurgien. Une annulation a libéré un créneau le 12 mai, et on a pensé à elle parce qu'elle a déjà repoussé deux fois. Nadia rappellera à neuf heures, depuis sa voiture, pour dire non poliment. Cela fait quatorze mois qu'elle dit non poliment.

Dans le centre-ville, une ancienne imprimerie fermée depuis des années attend toujours qu'on la reprenne : un électricien de Vedène a refusé le chantier faute de pouvoir répondre des autres corps de métier, et une organisatrice de mariages a confié sa cliente à une consœur qu'elle connaissait à peine plutôt que de dire non. Nadia ne sait rien de tout cela, et le refus qu'elle prépare ne concerne qu'elle-même.

Une main qui se réveille la nuit

Le problème est dans sa main droite. Le médecin a parlé de canal carpien, le chirurgien d'une intervention courte et banale, suivie de trois semaines sans porter, sans essorer, sans serrer quoi que ce soit. Nadia a entendu « trois semaines » et plus rien d'autre. Depuis, sa main la réveille vers quatre heures, engourdie jusqu'au bout des doigts, et elle se lève de toute façon à cinq. Le mois dernier, elle a fait tomber son trousseau deux fois dans la même cage d'escalier. Personne ne l'a vu. C'est l'avantage de commencer avant tout le monde.

Trois semaines. Elle refait le compte chaque fois. Quatre copropriétés entre Le Pontet et Sorgues, deux plateaux de bureaux le soir, six particuliers à Monteux et à Vedène, dont une dame de quatre-vingt-sept ans qui l'attend le jeudi autant pour le café que pour les vitres. Et les dimanches matin de Sofia Marchetti, une organisatrice de mariages dont elle remet les salles en état après la fête, et qui lui a dit un jour, mi-admirative, mi-inquiète : « Toi, tu ne t'arrêtes jamais. »

Son comptable dit que c'est l'activité la plus régulière de ses dossiers : pas un trou dans l'année, des clients qui paient à l'heure, des contrats qui se renouvellent tout seuls. Aux repas de famille, on lui demande si elle « fait toujours ses ménages ». Elle répond que oui. Elle ne précise jamais qu'elle gagne mieux sa vie que la plupart des gens autour de la table, parce qu'au fond, elle-même ne le croit pas tout à fait.

Ce qu'elle a appris en vingt ans

Avant, Nadia a passé vingt ans au service gestion d'une entreprise de transport du Pontet. Elle savait tout : les tournées, les litiges, le prénom des enfants des chauffeurs. Il y a quatre ans, la gestion a été regroupée ailleurs, avec un logiciel. Son poste a été supprimé un mardi. On lui a expliqué, avec beaucoup d'égards, que ce n'était pas elle, c'était le poste : qu'elle était parfaitement remplaçable.

Elle a retenu la leçon mieux qu'on ne la lui avait enseignée. À son compte, elle s'est arrangée pour qu'aucun client ne puisse jamais lui redire la même chose. Elle connaît le code de chaque porte, l'humeur de chaque ascenseur, le produit qui tache le marbre du hall A. Elle sait que le monsieur du troisième, au bâtiment C, laisse ses cartons devant sa porte le lundi, et qu'il faut les descendre avant le passage du gestionnaire. Tout cela est dans sa tête, et nulle part ailleurs. C'est exactement ce qu'elle voulait.

Laurent Ribière, gestionnaire au cabinet de syndic, ne lui a jamais dit merci. Au téléphone avec les copropriétaires, il dit « notre Nadia ». C'est la seule reconnaissance que ce métier lui offre, et elle y tient : on ne remercie pas quelqu'un qui lave un escalier, mais on ne peut pas se passer de quelqu'un dont on dit « notre ».

Voilà ce que serait le 12 mai. Pas seulement trois semaines sans chiffre d'affaires : elle a de quoi tenir, elle a toujours de quoi tenir. Trois semaines pendant lesquelles quelqu'un d'autre ouvrirait ces portes. Soit cette personne ferait moins bien, et Nadia perdrait le contrat. Soit elle ferait aussi bien, et l'on découvrirait qu'on peut se passer d'elle. Alors elle refuse de s'arrêter. C'est le seul refus qu'elle ait jamais opposé à quelqu'un, et il est dirigé contre elle.

L'électricien du bâtiment C

Ce matin-là, un fourgon blanc est garé devant le bâtiment C, et un homme démonte la minuterie de la cage d'escalier. La trentaine, un gros sac d'outils à ses pieds. Le syndic a fini par faire reprendre l'éclairage après deux ans de réclamations. Nadia lui montre le tableau, lui signale l'interrupteur du deuxième qui grésille depuis l'hiver.

Ils parlent cinq minutes dans le hall. Elle ne saura pas dire pourquoi elle lui raconte sa main. Il écoute, regarde le chariot, les trois bâtiments, puis dit simplement :

— Pour mes fins de chantier, je travaille avec quelqu'un de Sorgues. Christelle. Elle est carrée. Je vous donne son numéro ?

Nadia répond non merci, par réflexe. Puis elle lui tend son téléphone.

Vingt-trois pages

Christelle Vidal la rappelle le soir même. Remise en état, nettoyage de fin de chantier, un peu de vitrerie, et un creux en mai entre deux réceptions de travaux. Elle ne promet rien, elle demande à voir. Rendez-vous le samedi, six heures, devant le bâtiment B.

La veille, Nadia s'assoit à la table de la cuisine avec un cahier d'écolier pour noter « deux ou trois choses ». Elle s'arrête à une heure du matin. Vingt-trois pages. Les codes, les clés et la couleur de leurs étiquettes, l'ordre des cages d'escalier pour ne jamais repasser sur un sol mouillé, les jours des containers, la fenêtre d'un bureau qui ne ferme qu'en la soulevant. La dame du jeudi : le café d'abord, les vitres ensuite, ne jamais déplacer les photos du buffet. Les dimanches de Sofia : commencer par les toilettes, parce que c'est là que les invités reviennent chercher ce qu'ils ont oublié. Par moments, elle écrit de la main gauche.

Le samedi, Christelle lit tout, debout dans le hall, une main sur la poignée du chariot. Elle tourne les pages lentement, puis relève la tête.

— Tu sais que tu as monté une vraie entreprise ?

Nadia hausse les épaules. Elle allait répondre « c'est que du ménage », et elle ne le dit pas : pour la première fois, la phrase sonne faux devant ces vingt-trois pages. Ce qu'elle tenait pour un travail de bras, Christelle le lit comme un savoir, une organisation, une connaissance des lieux et des gens qui demande des années. Et ce savoir, posé sur le papier, ne disparaît pas quand elle s'absente. C'est la première fois qu'elle le voit hors de sa tête. C'est aussi la première fois qu'il ressemble à quelque chose qui a de la valeur.

Ton client reste ton client

Reste la question qui l'empêche de dormir davantage que sa main : si Christelle fait trois semaines chez Ribière, qui facture ? Si Nadia encaisse tout et reverse, elle gonfle son chiffre d'affaires d'un travail qui n'est pas le sien et répond seule de ce qu'une autre fait. Si Christelle facture directement le syndic, le gestionnaire aura désormais deux numéros dans son téléphone, et Nadia sait comment ces histoires-là finissent.

Christelle sourit, comme quelqu'un qui a déjà eu cette conversation.

— Ni l'un ni l'autre. Le mois dernier, on a répondu comme ça pour un gîte à Monteux, avec un plombier, un maçon et un carreleur. Tu restes cheffe de file. Tu envoies au syndic le devis du mois, avec ta part et la mienne écrites dessus, il l'accepte une fois. Ma facture se fait toute seule pour mes trois semaines, la tienne pour le reste, et on est payées en même temps. Ça passe par Moze Connect. Ribière voit que c'est toi qui organises. Ton client reste ton client. Il découvre juste que tu n'es pas toute seule.

Nadia appelle le gestionnaire le lundi. Elle avait préparé une longue explication, elle n'en a pas besoin. Il préfère mille fois ça à une entreprise qu'il ne connaît pas, et il est content qu'elle se soigne. Puis, après un silence : « On a eu de la chance de vous trouver, vous savez. » C'est la première fois qu'il le dit. Elle se demande s'il l'aurait dit sans la perspective de son absence.

Elle rappelle la secrétaire du chirurgien dans l'heure, avant de changer d'avis. Le créneau est toujours libre.

Le 12 mai, six heures

Le 12 mai, à six heures, Nadia est réveillée depuis longtemps, assise dans sa cuisine, la main droite dans une attelle posée sur la table comme un objet qui ne lui appartient pas. Elle n'a nulle part où aller, pour la première fois en trois ans. À six heures quarante, son téléphone vibre. Une photo du hall A, le marbre propre et sec, la lumière grise derrière la porte vitrée. En dessous : « RAS. Le monsieur du 3e C avait laissé ses cartons, je les ai descendus. Ton cahier est une merveille. »

Elle regarde longtemps la photo. Elle avait toujours cru qu'en devenant remplaçable, elle perdrait ce qui la rendait précieuse. Ce matin, devant ce marbre qu'elle n'a pas lavé, elle n'en est plus aussi sûre.

Plus tard, en écoutant enfin ses messages de la semaine, elle tombe sur une voix d'homme, posée, un peu lente. Un agent immobilier. Il cherche quelqu'un pour vider et remettre en état un ancien local du centre-ville, fermé depuis des années. « Pas avant l'automne, rien ne presse, mais j'aime savoir à qui m'adresser le moment venu. » Il laisse son numéro.

Il y a un mois, Nadia aurait calculé si elle pouvait caser ça seule, et elle aurait rappelé pour dire non. Ce matin, elle recopie le numéro en haut de la page vingt-quatre. À côté, au crayon, de la main gauche, elle écrit : « Voir avec Christelle. »

L'épisode précédent, Recommander un confrère quand la date ne se rejoue pas, suivait Sofia Marchetti, et tous les épisodes paraissent chaque vendredi sur la page de la série. Hors de la fiction, notre série du jeudi détaille ce que la loi demande quand on se fait remplacer sur une mission.

Si vous deviez vous arrêter trois semaines à partir de lundi, qui saurait où sont les clés ? Et qu'est-ce que cela dit de ce que vous avez construit ?