
Série de fiction. Les personnages et l'ancienne imprimerie sont inventés. Le Vaucluse, lui, est bien réel — et les situations aussi.
Le bouquet est posé sur le siège passager, dans un seau de fleuriste calé entre deux bouteilles d'eau pour qu'il ne verse pas dans les ronds-points. Des renoncules, de l'olivier, trois brins de lavande séchée que Sofia Marchetti trouve de trop et qu'elle fera retirer avant samedi. Elle est garée sur le parking d'une zone commerciale du Pontet, moteur coupé, et elle relit pour la quatrième fois le message qu'elle va envoyer.
« Je suis sincèrement désolée, mais je ne pourrai pas vous accompagner à cette date. »
Elle l'a écrit à midi. Il est dix-huit heures. Elle ne l'a toujours pas envoyé, et elle sait très bien pourquoi : ce n'est pas elle qui est prise le 5 juin, c'est Fabrice.
Quelques semaines plus tôt, dans le centre-ville, un électricien de Vedène a refusé de reprendre une ancienne imprimerie fermée depuis des années, faute de pouvoir répondre des cinq autres corps de métier du chantier. Sofia n'en sait rien : elle a son propre refus à envoyer, et le sien tient en une date.
Un seul traiteur, et de bonnes raisons
Fabrice Rouvière fait de la cuisine de réception à L'Isle-sur-la-Sorgue depuis quinze ans. Sofia travaille avec lui depuis son tout premier mariage, il y a trois ans, et avec personne d'autre. Ce n'est pas un contrat, ni une exclusivité négociée. C'est une décision qu'elle a prise un soir de juillet, dans un mas au-dessus de Carpentras, quand le vin d'honneur a débordé d'une heure et quart et que Fabrice, sans qu'elle ait rien à lui demander, a fait ressortir deux plateaux de feuilletés et décalé l'entrée en silence. Ce soir-là, les mariés ne se sont aperçus de rien. C'est tout le métier : que personne ne s'aperçoive de rien.
Sofia a trente-quatre ans. Elle organise des mariages, des anniversaires qui comptent, quelques séminaires l'hiver pour tenir la trésorerie. Elle n'a ni salle, ni stock, ni salarié. Ce qu'elle a, c'est un téléphone. Dedans, il y a Fabrice, bien sûr, mais aussi Jean-Marc, qui monte les barnums et répare la veille tout ce qui grince ; la fleuriste de Sorgues ; le loueur de vaisselle qui livre avant sept heures ; et Nadia Ferrand, dont l'entreprise de nettoyage remet ses salles en état le dimanche matin, et que Sofia n'a jamais vue prendre un seul jour de repos. Chaque nom de ce répertoire est un samedi qui s'est bien passé. C'est son seul capital, et elle le sait mieux que personne : il ne se revend pas, il ne s'assure pas, et il peut se perdre en une soirée.
Voilà pourquoi elle ne travaille qu'avec Fabrice. Dans presque tous les métiers, une erreur se rattrape. Un mur se reprend, une facture se corrige, un rendez-vous se décale. Un mariage ne se rejoue pas. Il n'y a pas de deuxième 5 juin.
« On ne change pas la date »
Inès Bertrand l'a contactée par le formulaire de son site, un dimanche soir. Trente et un ans, infirmière à Avignon, un compagnon qui s'appelle Hugo et qui, d'après elle, « dira oui à tout sauf au DJ ». Elles se sont vues le jeudi suivant, en terrasse, et Sofia a su au bout de dix minutes qu'elle aimerait ce mariage. Pas de château, pas de mise en scène. Soixante-dix personnes, une grande tablée, un endroit avec « de la lumière qui vient d'en haut », a dit Inès en esquissant vers le ciel un geste qu'elle n'a pas su finir.
Puis Sofia a appelé Fabrice. Le 5 juin, il marie un couple de Lyon dans le Luberon, contrat signé depuis des mois.
Elle a rappelé Inès pour lui demander si la date était souple. Il y a eu un silence au bout du fil.
— On ne change pas la date. C'est celle de mes grands-parents. Ils se sont mariés un 5 juin, et ma grand-mère sera là. Elle aura quatre-vingt-onze ans.
Il n'y avait rien à ajouter. Sofia a dit qu'elle comprenait, qu'elle reviendrait vers elle. Et à midi, elle a écrit son message.
La liste qu'on donne pour ne rien donner
Il existe une façon élégante de refuser, et tout le monde la connaît. On dit non, et on ajoute trois noms. Trois consœurs trouvées en cherchant un peu, qu'on n'a jamais vues travailler, mais dont on recopie le site avec l'air de rendre service. Le client repart avec une liste, on repart sans culpabilité, et personne n'a rien engagé. Sofia l'a fait souvent. C'est même devenu un réflexe de fin de message.
Ce soir, sur ce parking, ça ne passe pas. Parce qu'Inès ne lira pas la liste comme une formule de politesse. Elle appellera le premier nom en pensant que Sofia le lui recommande. Et si le 5 juin se passe mal, ce ne sera pas seulement l'inconnue de la liste qui aura déçu une femme de quatre-vingt-onze ans. Ce sera un peu Sofia aussi.
Recommander quelqu'un, c'est s'engager sur le travail d'un autre. Personne ne le formule ainsi, mais tout le monde le sent. C'est pour cela qu'on donne des listes : une liste, ça ne recommande personne.
Alors elle cherche un seul nom. Et elle tombe sur Rachida.
Quelqu'un qu'on a vu travailler une fois
Rachida Amrani est traiteur à Monteux. Sofia l'a croisée une seule fois, il y a deux étés, sur un mariage où elle n'était qu'invitée. Vers vingt-deux heures, un orage a coupé l'électricité du mas. Pendant que tout le monde cherchait son téléphone, Rachida a fait allumer les phares de deux voitures dans la cour, sorti des lampes frontales d'une caisse, et continué à servir le plat principal comme si c'était prévu. Sofia a demandé sa carte en partant. Elle ne l'a jamais appelée.
C'est tout ce qu'elle sait d'elle. Une soirée, un orage, une caisse de lampes frontales. C'est peu. C'est aussi, elle s'en rend compte en y repensant, exactement le genre de chose qu'elle avait vue chez Fabrice le premier soir.
Elle appelle. Rachida décroche dans un bruit de vaisselle, écoute sans interrompre, puis dit qu'elle est libre le 5 juin et qu'elle s'occupe aussi de l'organisation, pour les mariages de moins de cent personnes.
— On est quelques-uns à tourner ensemble depuis deux ans. Moi en cuisine, un gars pour le mobilier, une graphiste pour les faire-part et les menus. Rien d'officiel, mais ça marche.
Sofia note le mot « graphiste » sur le ticket du fleuriste qui traîne dans le vide-poche, sans trop savoir pourquoi.
Puis Rachida pose la question que Sofia n'attendait pas.
— Et vous, vous y gagnez quoi ?
— Rien. Je ne peux pas la prendre, c'est tout.
— Justement. Des clientes qu'on m'envoie sans que personne ne sache plus d'où elles viennent, j'en ai eu. Au bout de six mois, plus personne ne sait qui doit quoi à qui, et celle qui vous a recommandée finit par se sentir oubliée, même si elle n'avait rien demandé. Passez-la-moi par Moze Connect. Vous me confiez la fiche, on se met d'accord toutes les deux sur votre part, c'est moi qui facture Inès, et votre facture de commission se fait toute seule, réglée quand elle me paie. Comme ça, c'est écrit quelque part que c'est vous.
Sofia met un moment à répondre. Elle avait pensé à sa réputation, à la date, à la grand-mère. Elle n'avait pas pensé que ce qu'elle était en train de faire avait une valeur, ni qu'on pouvait lui laisser une trace.
Ce qu'on sait, et ce qu'on ne sait pas
Elle ne supprime pas son message. Elle le réécrit.
Elle explique à Inès que Fabrice est pris, qu'elle ne travaille pas sans lui, et qu'elle ne veut pas lui confier à moitié la date de ses grands-parents. Puis elle écrit ce qu'elle n'a jamais écrit dans une recommandation : la vérité sur ce qu'elle sait. Qu'elle connaît mal Rachida Amrani. Qu'elle l'a vue travailler une seule fois, sous un orage, et qu'elle n'a pas oublié cette soirée-là. Qu'elle lui a parlé ce soir, qu'elle ira goûter sa cuisine avant qu'Inès ne signe quoi que ce soit, et qu'elle lui dira franchement ce qu'elle en pense.
C'est un message plus long et plus maladroit que le premier. Il l'engage beaucoup plus, et pourtant il promet moins. En l'envoyant, Sofia comprend que c'est peut-être la seule manière loyale de recommander quelqu'un qu'on connaît mal : ne pas prêter son nom en entier, mais dire précisément quelle part on en prête.
Inès répond dans la minute. Un cœur, et « merci de ne pas m'avoir juste envoyé une liste ».
La lumière qui vient d'en haut
Pour rentrer, Sofia traverse le centre-ville au lieu de prendre la rocade. Elle ne saurait pas dire pourquoi. Au feu rouge, elle se retrouve devant l'ancienne imprimerie, ses volets métalliques et son panneau « à vendre » que plus personne ne regarde. Sauf que ce soir, l'un des volets est à moitié relevé, et qu'il y a de la lumière à l'intérieur. Un homme, une sacoche en bandoulière, cherche la bonne clé dans un gros trousseau. Derrière lui, on devine un plafond en dents de scie, une verrière, et ce qui reste du jour qui tombe par le haut.
Le feu passe au vert. Quelqu'un klaxonne. Sofia redémarre en regardant encore dans le rétroviseur, le bouquet qui penche sur le siège passager.
De la lumière qui vient d'en haut. Elle ne l'écrit nulle part. Elle s'en souviendra quand même.
Ce soir-là, dans son téléphone, il y a un nom de plus à la lettre R. Ce n'est pas encore quelqu'un dont elle répondrait les yeux fermés. Ce n'est plus tout à fait une inconnue. C'est quelque chose entre les deux, qu'aucun annuaire ne sait nommer, et qui est sans doute l'endroit où commencent la plupart des réseaux.
L'épisode précédent, Ce qu'on ne peut pas prendre tout seul, racontait le refus de Karim devant ce même bâtiment, et tous les épisodes paraissent chaque vendredi sur la page de la série. Pour sortir un instant de la fiction, l'apport d'affaires entre indépendants détaille le cadre qui permet à Sofia de transmettre sa cliente plutôt que de la perdre.
À qui confieriez-vous un samedi que personne ne pourra rattraper ? Et combien de fois l'avez-vous vu travailler ?